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- 09 June 2010, "Qobuz", Pierre-Carl Langlais "une
incandescente « Passion »"
RACHEL KOLLY D’ALBA, PASSIONNEE
D’YSAŸE
Le 7 juin, Warner et BSArtists management organisaient à
l’hôtel Bedford le concert de présentation du dernier album
de Rachel Kolly d’Alba, Passion Ysaÿe. Prolongement idéal de
cette brillante intégrale des Six Sonates Op. 27 d’Eugène
Ysaÿe, le concert dévoilait les multiples visages du violoniste
belge et approfondissait une relation rare entre un compositeur et
l’une de ses interprètes de prédilection.
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Pierre-Carl Langlais for Qobuz.com
L’hôtel Bedford ne dissimule guère sa réputation de mélomane.
A droite du portique de cet établissement parisien aussi discret
qu’élégant, une plaque en marbre porte l’inscription
suivante : « Dans cet hôtel habita de 1952 à 1959 le compositeur
brésilien Heitor Villa-Lobos, grand interprète de l’âme de
son pays ». Un demi-siècle après le passage de Villa-Lobos,
l’hôtel continue de soigner son renom de protecteur des arts.
Le 7 juin 2010, Warner Classics Jazz et BSArtists management y
organisaient de 18h à 19h le concert de présentation du dernier
disque de la violoniste Rachel Kolly d’Alba, Passion Ysaÿe,
consacré aux Six sonates pour violons Op.27 d’Eugène Ysaÿe.
Eloquent résumé d’une relation rare entre un compositeur et
une interprète, cette riche heure de musique était placée sous le
signe du dialogue des cultures.
Nous avions déjà insisté dans un de nos précédents articles sur le
rôle de passeur et de médiateur, joué par la musique belge dans le
concert des nations européennes. Nul ne symbolisa mieux ce rôle que
le violoniste Eugène Ysaÿe. Citoyen accompli de la nation de nulle
part, il se sentait partout chez lui. Sillonnant l’Europe, il
se lia avec Liszt, Grieg et Ravel, fit connaître Wagner en France
et Chausson en Autriche, créa le Quatuor Ysaÿe et fonda le Concours
Reine-Elisabeth, qui portait initialement son nom. Vibrants
témoignages de cet altruisme, les Six sonates pour violons Op. 27
sont ainsi dédiées à et conçues pour six musiciens
différents.
Née à Lausanne en 1981, Rachel Kolly d’Alba baigne depuis son
enfance dans un environnement musical cosmopolite. A 15 ans,
violoniste diplômée du Conservatoire de Lausanne, elle bénéficie de
l’expérience des plus grands maîtres européens du violon :
Fraco Gulli, Ivry Gitlis, Thomas Brandis, Boris Kushnir, Igor
Ozim… Collaborant avec des orchestres français (Orchestre de
chambre de Toulouse), allemands (Philharmonie de Jena) ou baltes
(Orchestre national de Lituanie) elle parcourt une vaste
constellation de festivals internationaux, du « Festival Menuhin »
de Gdstaad au « Mozartheum » de Buenos Aires. Pas encore
trentenaire, cette femme pressée a parcouru plusieurs fois le
monde, et se permet d’aborder des répertoires que
d’autres n’approcheraient qu’au terme d’une
carrière confirmée.
Le compositeur de nulle part, et la violoniste cosmopolite ne
pouvaient que se rencontrer, et cette rencontre ne pouvait donner
lieu qu’à une incandescente « Passion ». Les Six sonates pour
violons Op. 27 édifient sur l’espace confiné de quatre
cordes, de vastes symphonies pour instrument seul. L’archet
de Rachel Kolly d’Alba étreint sans effort cette forêt de
notes, et en décèle les richesses inconnues. Oubliant jusqu’à
son existence, cette technique consommée, libère une poésie trop
souvent noyée dans la simple prouesse digitale. Le petit-fils
d’Ysaÿe, Jacques Ysaÿe ne s’y est pas trompé : « Je ne
trouve pas de mots pour lui témoigner mon admiration pour ces
interprétations parfaites et enlevées ». Le compositeur et
l’interprète nous livrent de concert les clés d’une
virtuosité transcendantale, où, démultiplié, l’instrument
parvient à exprimer la diversité sonore du monde entier :
phénomènes naturels (cloche d’église, cris
d’oiseaux…), réminiscences musicales (fugues de Bach,
Dies irae, ballades moyenâgeuses), atmosphères pittoresques (la
campagne française de la cinquième sonate, l’Espagne de la
sixième).
Approfondissement idéal de cette brillante intégrale, le concert de
présentation de l’hôtel Bedford met en évidence les trois
facettes de l’art d’Ysaÿe.
La Sonate pour violon et piano en la majeur de César Franck déploie
le champ d’influences qui imprégna le jeune Ysaÿe.
Dédicataire de cette œuvre célébrissime, Ysaÿe la créa 16
décembre 1886 à Bruxelles. Ce génial combiné de l’harmonie à
la française et de la solide structure germanique inspira
durablement le jeune violoniste de 28 ans. Toute son œuvre
future tendra vers cet idéal d’ordre thématique et de beauté
sonore. Ce soir-là, Rachel Kolly d’Alba bénéficie du concours
du pianiste Christian Chamorel, interprète reconnu du répertoire
romantique, dont les deux disques consacrés aux Années de
pèlerinage de Franz Liszt ont été amplement salués par la critique.
Les deux musiciens communient dans un même élan maîtrisé, qui tout
en laissant libre cours à l’effusion des sentiments, évitent
les dérives tziganes, auxquelles succombent tant d’exécutants
moins scrupuleux.
Après le disciple survint le maître. Ecrites trente-cinq ans plus
tard, la Sonate n°3 et la Sonate n°5 Op. 27, couronnent la carrière
d’un pédagogue qui, dévoué à la cause de ses élèves, trouve
dans ce dévouement, la source de ses propres créations. Il
n’y a pas lieu de revenir sur ces deux sonates : le disque «
Passion Ysaÿe » les décrit bien plus éloquemment que nous ne
saurions le faire. Soulignons juste l’écart sensible que nous
avons pu percevoir entre les acrobaties digitales préconisées par
certains passages particulièrement tordus de la Sonate n°5 (en
particulier, lorsque le violoniste se doit d’accompagner de
pizzicati des cordes déjà jouées en accord) et le résultat sonore
qui ne laisse en rien supposer une telle difficulté. Il y a dans
cette facilité apparente, la marque distinctive d’un artiste
accompli.
Enfin, « Rêve d’enfant » nous révèle un Ysaÿe secret et
intime. Ce morceau, dédié à son fils Antoine (« à mon p’tit
Antoine »), appartient à toute une série de pièces poétiques pour
violon et orchestre aujourd’hui oubliées. Réglé sur un
accompagnement de barcarolle légèrement dissonant, le violon de
Rachel Kolly d’Alba s’épanche librement, et égrène
toute une série de climats impressionnistes.
Le concert s’achève doucereusement sur un mi longuement tenu.
Cette note à peine lâchée, Rachel Kolly d’Alba
s’oriente déjà vers de nouveaux horizons. Elle rejouera ainsi
Ysaÿe dimanche au Château de Ripaille à Thonon. Puis,
approfondissant le répertoire post-romantique elle interprétera
Liszt et Chausson au Festival Liszt en Provence le 2 juillet, puis
le concerto pour violon de Tchaïkovski à la Collegiale de Saint
Léonard de Noblat le 28 juillet et à l’Eglise de Richelieu le
29 juillet.
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